La vraie rencontre se passe ailleurs
Corps en transit, simples silhouettes, l’anonymat est ce qui caractérise notre condition et notre rapport aux autres lors de nos incursions dans l’espace public : zone interlope et impersonnelle où chacun se meut en fonction de motivations toutes subjectives, que l’on traverse et où l’on séjourne peu. Par un mouvement aléatoire de hasards et de circonstances, des flux tendus de personnes se combinent pour créer un motif insensé. Ainsi, des destinées se croisent sans se reconnaître ; souvent les communications se limitent à des échanges brefs et policés de biens et de services, à des regards croisés, à des paroles attrapées au vol. Les vies suivent leur cours, se frôlent et s’ignorent.
Dans ‘Anonyme’, Eric Smeesters a décidé de planter sa caméra dans le décor. De jour comme de nuit, il s’installe durant plusieurs saisons sur une place au centre de Bruxelles. Sa présence solitaire et muette intrigue, provoque ou instaure la relation. Une relation cependant modeste, anecdotique et parfois ludique où le sujet filmé tantôt indifférent, tantôt concerné, profite de l’instant pour poser devant l’objectif, le prendre à témoin ou plaisanter. La vraie rencontre se passe ailleurs, hors cadre, au travers de témoignages sonores qu’Eric Smeesters a recueilli et accolé à ses images. Chaque voix propose un souvenir prégnant, le récit vécu d’une rencontre éphémère avec un inconnu, un jour au détour d’une rue. Histoires brèves mais intenses, où les protagonistes sans les exprimer directement nous invitent à partager une palette de sentiment diffus : peur, joie, tristesse, surprise. Des émotions non solubles dans la durée et qui ont marqué ces narrateurs anonymes.
La structure du film repose sur cet assemblage asynchrone, sur ce décalage entre des images en prise dans le réel, fragiles, timides, presque maladroites et la force des témoignages qui y sont associés. Le documentaire propose de la sorte une approche dialectique, entre ce qui pourrait advenir et ce qui est advenu, entre les attentes du réalisateur, posté jours après jours, à l’affût d’une rencontre ‘fructueuse’ mémorable, et ses échecs répétés à enregistrer un tel événement. C’est finalement par procuration, grâce à la mémoire et aux voix conjointes de ces rapporteurs anonymes, que ‘le désir de l’autre’, trouve son aboutissement.
Annie Randazzo
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