Est-ce que c’est un film ?

C’est un long moment filmé, d’accord, mais est-ce que c’est un film ? On va commencer comme ça. D’ordinaire, on se dit, pour un film, il faut une histoire. Il paraît que c’est Jean Gabin qui disait ça, que pour réussir quelque chose dans le cinéma, il fallait trois ingrédients : "Une bonne histoire, une bonne histoire et encore une bonne histoire". Mais ici, on a envie de dire, c’est juste le contraire : ici, ce sont des histoires qui racontent un film.
Ce sont des voix qu’on ne voit pas. Elles nous racontent de courts moments d’anonymats brisés, ces instants précieux où tout le monde est sans papier. Car on n’a pas besoin de nom pour parler. Et le temps n’a pas d’identité. Ce qui est échangé, dans ces histoires qu’on nous dit, c’est d’abord du temps. Ce temps inattendu où c’est ce qui ne devait pas se produire qui se passe. Et quand je dis "qui se passe", je voudrais que l’on entende aussi le temps "qui passe", car ici tout le monde prend le temps d’accompagner le temps de l’autre. Cette histoire du verre d’eau, par exemple, on sent bien qu’elle a mangé tout le temps d’une journée. Elle n’a peut-être pas duré bien longtemps, mais elle a surpris le temps, elle l’a décontenancé. Elle s’est installée à sa place. Un autre s’est installé à sa place.
La caméra aussi fait comme ça. Elle laisse passer. D’ailleurs, elle ne filme que cela, des passants, ou des assis, enfin des gens, saisis à toute heure du jour, au fil des saisons, sur une place, la Place de la Monnaie, et il ne se passe rien que ce qui passe. "C’est un hommage à la lenteur" m’a dit Eric Smeesters quand il m’a parlé de son film, mais je ne pense pas que ce soit seulement ça. Bien sûr, c’est lent, même si la caméra bouge. Mais je pense que c’est plutôt un film sur la gratuité. Qu’allait-il chercher, Eric Smeesters, en filmant jusqu’à pas d’heure, des gens qui, pour la plupart, ne lui adressent pas la parole ? On imagine qu’il a parfois eu froid, ou alors très chaud et qu’il a dû souvent se sentir seul. Mais il y a quelque chose d’impavide dans le regard. Le cinéaste dit "j’enregistre", je ne cherche pas d’images, je ne veux rien, je ne me paie rien ni personne, sinon oui je paie de ma personne, j’ai décidé de me poser, j’observe tout, je suis tout, car mon rôle, sur cette place publique est d’être une caméra de bienveillance.
On n’aura donc, au final, aucune histoire sur ces images ni aucune image sur les histoires. Ceux que l’on voit ne nous parlent pas. Et ceux qui parlent ou ceux dont on parle, nous ne les verrons pas. Et c’est précisément dans ce renversement que l’invisible devient montrable. Et même que c’est ça, le film, un film qui montre des invisibles. Et au total, on se retrouve avec un grand moment de vie vivante. Alors, je dirais que pour réussir un film, il faut trois ingrédients : "Ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne voit pas et encore ce qu’on ne voit pas".
Paul Hermant- Chroniqueur radio sur Matin Première, RTBF
© Photo : Lâche ! (prise) - Milady Renoir
Commentaires